Manifeste

 

Avez-vous un objet auquel vous êtes attaché et avec lequel vous ne pouvez plus vivre ?

 Cette question, d’abord posée à soi-même, a fait l’objet de conversations avec des personnes familières. Et des inconnus. Elle a sollicité chacun différemment.

On a entendu parler d’un couple : Un homme et un meuble rempli de disques vinyls. Il le garde dans une annexe de son bureau, un endroit souterrain. Il ne peut rien faire de son bien, ni s’en séparer ni l’avoir chez lui. Ni avec toi ni sans toi, c’est la formule qui consacre la passion. Le Musée des valeurs sentimentales est le sanctuaire de la relation passionnelle aux choses. Les chambres qui le composent n’hébergent que des objets. Ceux-là même qui matérialisent les sentiments et des liens complexes.

Qu’est-ce qu’un objet ? C’est le contraire d’un être animé. Il se trouve pourtant des objets qui excèdent leur condition. Le Musée des valeurs sentimentales est l’asile de ces créatures. Celui qui vient s’en séparer abandonne plus qu’une chose.  Car pour lui, pour le donateur, l’objet a muté. Il est investi. Il est chargé de sentiments. Il est dépositaire d’une subjectivité. De folie, naturellement.

Dans le même temps, le Musée des valeurs sentimentales accueille l’objet et la parole qui l’accompagne. Le donateur se défait d’un objet et il le ressaisit en verbalisant la relation qui s’est noué avec lui.

On extrait ainsi la valeur sentimentale, on rend à l’objet sa neutralité première. Il redevient un objet de la réalité, à la disposition visuelle de tous. Augmenté d’une valeur qui échappe au commerce et à l’usage, il reprend sa place dans le monde commun. Mais il s’agit d’une place singulière, à ses mesures, une place qui l’exempte de l’usage commun, justement. Ce qui est le projet éternel de la poésie - quels que soient ses moyens.

Un tel objet peut être confié au Musée des valeurs sentimentales qui prendra la mesure de l’excès qui caractérise la relation de la personne à l’objet. Il sera fait honneur à sa folie. Tout d’abord, le donateur est soumis à un questionnaire, un premier entretien. Il s’agit d’une simple entrevue à l’issue de laquelle, l’admission de l’objet proposé sera décidée pour une éventuelle place dans le Musée des valeurs sentimentales. Puis vient le rite, initié par la parole, qui conduit à l’incorporation.

Entre l’objet possédé et l’objet exposé, il y a un récit. Après des entretiens, on l’écrit. L’objet et celui qui le remet en sont les protagonistes. Ce récit s’élabore à partir d’un témoignage. Le texte prend en charge la valeur sentimentale de l’objet, l’isole, l’affirme, la pense. C’est elle qui fait la matière du récit. Tandis que la chose prend place concrètement dans le Musée des valeurs sentimentales.

L’objet qui n’existait que pour une personne va trouver là une autonomie. Il se détache de celle ou celui qui l’a investi. Il n’est plus lié exclusivement à cette personne. Il est alors soumis à l’attention de chacun.

Ainsi, on extrait une valeur de cette parole qui a été confiée par le donateur en même temps que l’objet.  En pratique, c’est ainsi : le donateur et l’écrivain s’entretiennent. De leurs échanges à huis clos sort un récit. Consécutivement, l’architecte et l’historienne font une lecture de la valeur sentimentale en vue d’exposer l’objet avec son ombre. L’union des deux manifeste l’éclat de la chose. Eclat, aussi, en ce qu’elle est débris d’une totalité, élément d’un ensemble d’objets recueillis et arborés par le Musée des valeurs sentimentales.

Au cas par cas, on imagine une façon d’exposer l’objet dans le Musée des valeurs sentimentales.

Ce lieu peut être appréhendé comme une promenade en forêt. Mais il s’agit d’un bâtiment dans lequel on entre par une faille. Le visiteur pénètre dans un espace habité par des objets dont l’aura est perceptible. Le dispositif la souligne. La vacuité des lieux s’impose - non qu’ils soient vides mais ils sont dépeuplés. Or, l’agencement évoque une habitation. Le Musée des valeurs sentimentales se compose de pièces destinées à des choses.

Que cette vocation soit problématique soulève la question : pourquoi ces pièces ne logent-elles personne ? Pourquoi des objets, et pas des humains ? L’absurdité d’une telle institution débouche sur une réflexion qui croise l’intime et le politique. Car ces objets, on l’a dit plus haut, ne se réduisent pas à leur matérialité, on leur a prêté une âme. Et, ensemble, ils témoignent du contemporain, de ses difficultés quant à l’usage qu’il est permis de faire des espaces. 

Où qu’il soit le Musée des valeurs sentimentales pose problème par sa vocation même. Il donne ainsi à penser. Son hospitalité a quelque chose d’incongru. Peut-être.

Le Musée des valeurs sentimentales dégage dans le monde commun, où les objets ont un usage, une alcôve garnie de choses et d’ombres. Les gens qui l’approcheraient seraient touchés par l’énergie de ces fétiches.

A ce stade, le Musée des valeurs sentimentales se situe dans l’imagination. C’est elle qui lui donne forme. Il doit se trouver quelque part un lieu susceptible de prodiguer au fantasme une réalité.

Le Musée des valeurs sentimentales pourrait se matérialiser n’importe où. Tout lieu fournirait l’écrin de ces existences. En outre, il tirerait une histoire pour lui-même grâce à une affectation nouvelle. Les objets seraient là ; hébergés, conservés, exposés. Il serait ouvert à quiconque voudrait leur rendre visite.

***

Nous sommes trois à penser le Musée des valeurs sentimentales. Stéphanie Fabre en est l’architecte. Francesca Alberti y mène des recherches savantes. Et Gaëlle Obiégly se fait interprète.

***

Pour confier un objet au Musée des valeurs sentimentales, contactez: gaelle@musee-des-valeurs-sentimentales.org