1. Violette Astier, Machine à écrire : dedat illa(grypho), 2014. Panneaux isolants, latex teinté, plexiglas, fil de cuivre, 327 x 280 x 22 cm.

1. Violette Astier, Machine à écrire : dedat illa(grypho), 2014. Panneaux isolants, latex teinté, plexiglas, fil de cuivre, 327 x 280 x 22 cm.

 

 

Paris, le 22 février 2017

Chère Violette,

Comment vas-tu ? Je trouve enfin le temps de t’écrire. Cela m’a beaucoup plu de revoir dedat illa(grypho), ta « tapisserie » [image 1.], l’autre soir chez Anka Ptaszkowska. J’ai à nouveau été frappé par sa présence, massive et pourtant évidemment fragile et délicate. J’aime la façon dont la netteté du plastique rouge des lettres tranche dans le matériau pelucheux qui leur fait office de page d’écriture.

Dans la lettre de Augusto De Campos à Ferreira Gullar* que tu as lue ce soir-là, je crois me souvenir qu’il est dit que ce qui manquerait à son poème Lygia fingers [image 2.] — en comparaison avec Mallarmé ou Joyce — c’est une « dimension existentielle ». Je me suis alors demandé si, en choisissant de travailler à partir de ce texte, tu n’avais pas voulu répondre à cette critique d’un supposé manque. Ce manque, cette absence, me fait penser à la« commune présence » de René Char, qui décrit justement à mes yeux ce que peut faire surgir aussi bien une œuvre d’art qu’un poème.

Je pense aussi à ce texte d’Yves Bonnefoy :  La forme s'est faite musique, mais cette musique des mots est un acte de connaissance dont le lieu en nous est la voix: la voix, cette synthèse d'âme et de corps dont l'effet sur les choses du lieu et les êtres proches est qu'ils sont maintenant de la présence et non plus de simples faits de matière perçus schématiquement. De la présence? Ce qui faisait défaut dans la pensée conceptuelle. Et donc le seuil que l'on peut franchir pour rencontrer "la vraie vie". Il semblerait que ce qui manque pour Gullar aurait été de trop pour Bonnefoy.

Probablement du fait de la mise en page du poème, d’où l’on pourrait presque voir surgir des figures, le lynx du poème m’évoque un sphinx, et ta pièce a soulevé pour moi un certain nombre de questions. En voici, pêle-mêle, quelques-unes.

 Tu ne reproduis pas l’ensemble du poème, mais seulement un vers. Qu’as-tu trouvé dans ces trois mots pour que tu les choisisses parmi les autres ? Dans ces langues de matière suspendues par des fils métalliques, je perçois bien quelque chose de digital, dans les vides qu’elles réservent, une trace de griffures, pourtant je n’ai aucun moyen d’affirmer que mes propres divagations à ce sujet aient quoi que ce soit à voir avec ton choix. Je ne parle pas portugais, ce qui achève de rendre l’énigme, à mes yeux, impénétrable.

Lygia. T’es-tu laissée guider par ce prénom, cette consonance qu’il induit avec les autres artistes néo-concrets, Clark, ou Pape, qui elles aussi travaillent les formes et les matières ? Pourrait-on y voir l’indice d’un carrefour, d’une correspondance entre ces différentes disciplines constitutives d’un même mouvement artistique que sont l’écriture et la fabrication d’images ou d’objets ? Le texte que tu lis devant ta pièce est truffé de jeux de mots qui me font penser à ceux dont s’amuse souvent Chevrier, à son penchant pour Lacan.

Dans ce texte tu cites aussi Cummings, aux parenthèses duquel je viens justement de penser ! Là encore je suis intrigué, quel peut être ton rapport avec ces deux poètes à la syntaxe singulière ? Satisfais-tu une curiosité d’artiste qui chercherait auprès des écrivains, et qui plus est, des plus « plasticiens » d’entre eux, à prolonger son propos ? Ou bien l’écriture et sa mise en espace répondent-elles à une nécessité plus profonde à tes yeux? Que le langage soit ainsi déployé, que l’espace devienne lisible, signifiant, cela me semble des hypothèses fascinantes. Qu’en est-il de ces formes combinatoires dans l’angle supérieur droit, qui m’évoquent le patron d'un volume ou les éléments découpés d’un rébus ?

Voilà peut-être suffisamment de questions pour une seule lettre.

À très bientôt,

Raphaël

 

*Le destinataire et l’émetteur sont ici inversés, il s’agit en fait d’une lettre de Ferreira Gullar à Augusto de Campos. Ces deux poètes ont notamment joué un rôle essentiel dans les mouvements artistiques du Brésil des années 1950. À São Paulo, Augusto de Campos est l’un des principaux théoriciens de l’art concret et fondateurs de la revue Noigandres dont certains poèmes ont été montrés dans la Première Exposition nationale d’art concret à São Paulo en 1956. C’est dans cette revue qu’a été publié lygia finge rs. Ferreira Gullar , auteur du Manifeste néoconcret de 1959, a fédéré un groupe d’artistes de Rio de Janeiro autour de l’idée de « non-objet » comme alternative à l’œuvre d’art. En ont fait partie entre autres Lygia Clark, Lygia Pape et Hélio Oiticica.

 

 

2. Augusto de Campos, lygia finge rs, 1953, Tapuscrit original du poème extrait de la série “poetamenos” et publié dans la revue noigandres, nº2, éd. des auteurs, São Paulo, 1955

2. Augusto de Campos, lygia finge rs, 1953, Tapuscrit original du poème extrait de la série “poetamenos” et publié dans la revue noigandres, nº2, éd. des auteurs, São Paulo, 1955

 

 

Paris, le 14 avril 2017

Cher Raphaël,

J’ai mis beaucoup de temps à te répondre. Cela me rappelle qu’au moment où je faisais la « machine à écrire » [image 1.] j’avais un mal fou à entretenir une correspondance avec quelques amis chers et parents de l’autre côté de l’Atlantique. Un jour j’ai réalisé que la forme de la « machine à écrire » avec son triangle ouvert, était en quelques sortes celle d’une grande enveloppe. D’ailleurs le premier des Calligrammes est lettre-océan, écrit par Apollinaire quelque part sur l’Atlantique alors qu’il se rendait au Mexique.

Dans la lettre de Ferreira Gullar à Augusto de Campos (AdC), j’ai relevé le moment où il parle du manque de « l’élément existentiel » parce que c’est ce qu’il y a de plus mystérieux dans sa critique du poème lygia finge rs (que par ailleurs je ne partage pas du tout). J’interprète qu’il entend par là l’absence de nécessité, de cette nécessité dont il question dans « commune présence ». L’idée arrive à la fin d’un développement où Gullar affirme que lygia est si fragmentée qu’elle se désagrège, et que le « sens » se perd dans la composition du poème où finalement ne subsistent que des éléments formels épars. On retrouve ici les «quelques fragments décharnés» du poème de Char ; ce qui me fait plutôt penser qu’il y a dans la fragmentation de lygia finge rs une dimension mélancolique, dont la forme ultime est la réduction de lygia à la lettre l (exactement comme Lenore Lozano est devenue Lee puis « E »).

Lygia, ce nom est en effet un fil rouge. La plus belle des coïncidences est que lygia lynx est très proche de Lygia Lins (Pimentel), nom de jeune fille de Lygia Clark. La semaine dernière, je parlais avec un ami du fait que lygia en allemand se dit «lüguia». Il m’a alors appris que die lügnerin signifie la menteuse ; j’y ai trouvé un écho de plus à lygia finge rs, puisque finge en portugais signifie « feint ».
À propos du sphynx, tu as raison, il y en a effectivement un, ou plutôt une. Dans finge rs, on peut entendre sfinge, sphinge donc ; et Solange Sohl est associée à une sphinge dans le premier poème publié d’AdC. lygia finge rs est un petit bestiaire à l’intérieur duquel les figures sont agrégées les unes aux autres. En 1955, AdC a publié un vrai bestiaire dont la figure la plus intriguante est le « poète infinitésimal ». C’est peut-être le petit poète, « o poetinha », comme s’appelait par autodérision Vinícius de Moraes. Le poète infinitésimal est aussi celui qui a la taille d’une lettre et qui est donc attentif à ce qui se passe au millimètre près sur la page. Cummings est le poète infinitésimal par excellence.

Si je me suis focalisée sur un fragment de lygia finge rs, c’est que contrairement à Gullar, je pense que le poème est fait de telle sorte que certains fragments valent pour le tout. J’ai choisi en particulier dedat illa(grypho) parce que c’est l’endroit où la présence du poète est la plus sensible, et se confond avec celle de lygia. Ainsi, « (grifo) » est l’annotation qui se traduit par « (je souligne) », c’est aussi bien sûr le griffon. lygia finge rs appartient à un ensemble intitulé poetamenos, « poète en moins » ou « poète moins », c’est difficile à traduire, où la présence négative du poète est en jeu. Dans le premier poème de l’ensemble on peut lire : « somos/um unis/sono/poetamenos », le poetamenos est en réalité une foule qui chante à l’unisson. D’ailleurs, AdC, les initiales de Augusto de Campos, sont aussi celles d’André du Colombier, poète à ses heures perdues, c’est-à-dire toutes. « Le mystère est aussi une glace » [image 4.], écrivait-il sur papier bleu brillant.

Je n’ai pas compris le texte d’Yves Bonnefoy et ce que tu veux dire par « il semblerait que ce qui manque pour Gullar aurait été de trop pour Bonnefoy », peux-tu m’en dire plus ? En tout cas, l’idée me plaît que notre échange soit traversé par l’ambivalente présence-absence (il y a sûrement une meilleure manière de la qualifier).

Je t’embrasse,

Violette

 

 

3. Violette Astier, Machine à écrire : dedat illa(grypho), 2014 — détail

3. Violette Astier, Machine à écrire : dedat illa(grypho), 2014 — détail

 

 

Paris, le 5 mai 2017

Ma chère Violette,

Le temps passe et à mon tour je m’éternise…  c’est vrai que le moment, ou les moments qui se superposent, sont peu propices à la correspondance. Enfin, voilà toujours de quoi glisser dans notre enveloppe.

Ta réponse me confirme ton opinion quand à la critique de Gullar, à cette supposée absence d’un élément existentiel dans le poème de Augusto de Campos.

Pour ce qui est du texte de Bonnefoy, je m’en explique en quelques mots. Bonnefoy — dans la suite de son Anti-Platon — distingue la présence, dont un poème pourrait être la manifestation, de l’absence qu’il associe à la pensée conceptuelle. Le poème, en faisant apparaître autre chose qu’un énoncé logique (musique, corps), participerait d’une autre forme de connaissance. Par sa remarque, Gullar me semblait bien reprocher à de Campos un manque de nécessité, mais aussi l’évacuation d’une certaine dimension métaphysique (ce que Pessoa nomme, je crois, à sa manière « l’important mystère d’exister»*). Or ma lecture de Bonnefoy, du moins en ce qui concerne ce texte, c’est que la raison métaphysique est par lui jugée — à tort ou à raison — insuffisante pour fonder un poème.

Enfin, ce ne sont là que des spéculations qui me sont toutes personnelles et qui n’engagent que moi. Une autre raison probable pour laquelle tu n’a pas compris ce que je disais à ce sujet, je m’en rends compte en relisant, c’est que je me suis emmêlé les pinceaux : j’ai inversé l’émetteur et le destinataire de cette lettre !

J’aurais aimé que tu m’en dises plus sur le rapport (éventuel) de cette « machine à écrire » avec tes recherches sur Kiepja [image 5.] — cette chamane de terre de feu dont tu as raconté des bribes de vie lors d’une performance au musée Unterlinden. Aujourd’hui, pour les anthropologues qui étudient cette culture [selk’nam], Kiepja est une source douteuse, impure, puisqu’en tant que femme, elle n’était pas sensée connaître les mystères et les chants de la cérémonie du Hain […] J’espère Messieurs que ces chants, elle les a inventé de toute pièces. Si Kiepja était née avec la terre, cela n’aurait rien ajouté à la puissance de ses lamentations. Les gens n’ont pas besoin des artistes pour rêver. Moi j’ai besoin de Kiepja pour vivre, écris-tu.

Tu aimes écouter ses chants.  Faute de ramener le petit panier qu’elle avait fabriqué pour Claude Levi-Strauss, tu présentais le Monument à toutes les situations de Lygia Clark. Tu as d’ailleurs photographié ces deux objets ensembles dans le bureau de Lévi-Straus [image 6.]. dedat illa(grypho)… dactylo. Je pense au cliquetis rythmique des touches d’un clavier alphabétique. À mon tour je me promène… mais les coïncidences dont tu parlais à propos du prénom « Lygia » ne sont probablement pas dues qu’au seul hasard, aussi à ceux qui « font coïncider ». En fait celle-ci vient d’un drôle de rêve que j’ai fait il y a quelques temps ; mon grand père tapait à la machine pendant que je l’accompagnais en chantant.

Tu cites Tristan Tzara : « Je me vide devant vous poche retournée » et moi je pense à Vladimir Maïakovski : « sauriez-vous comme moi vous retourner comme un gant / pour que vous ne soyez plus que des lèvres intégrales? ». Dans ce retournement du plein en vide, ne retrouvons nous pas le poète en négatif dont tu parles, ce « poetamenos » matérialisé chez de Campos par une polyphonie (quelle belle idée !). On peut voir la foule et le vide comme les deux marqueurs limitrophes du « je » qui s’exprime, les pôles de la voix.

A très vite, comme on dit, même si ça prend du temps.

Je t’embrasse,

R

* « J’appelle insincère ce qui est fait pour épater, et aussi — notez cela, c’est important — ce qui ne recèle pas une idée métaphysique fondamentale, je veux dire, là où ne passe pas, ne fût-ce qu’en courant d’air, quelque chose du mystère et de la gravité de la vie. C'est pour cette raison que je considère comme sérieux tout ce que j'ai écrit sous les noms de Caeiro, Reis et Alvaro de Campos. J’ai placé en chacun d’entre eux un profond concept de vie, différent pour les trois mais attentif à ce qu’il témoigne chez tous de l'important mystère d'exister. » Fernando Pessoa, Sur les hétéronymes, Draguignan, éditions Unes, 1985, p.14, trad. Rémy Hourcade

 

 

4. André du Colombier, sans titre, vers 1990. Feutre sur papier chromolux, 50 x 390 cm.

 

 

6 juin 2017 à 00:23

Cher Raph,

Pourquoi je n’arrive pas à te répondre plus vite ? Je ne sais pas, ça m’angoisse un peu. Qu’est le temps d’une correspondance, les va-et-vient, les interruptions (Jean-Francois m’aurait repris : « pas interruption, suspension ! »), et puis, est-ce une vraie ou une fausse correspondance, un peu des deux ? En tout cas il y a les lettres « à publier » qui commencent par « Cher Raphaël » et les mails entre nous qui commencent par « Cher Raph », c’est-à-dire que même au niveau de la langue c’est autre chose. Est-ce un problème ? Est-ce que parmi les choses que je te dis ici, il n’y en a pas qui pourrait intégrer la lettre à publier ? Pas par souci de sincérité, mais de naturalisme ahaha !

J’avais commencé à te répondre juste après avoir reçu ta lettre, et j’étais vachement enthousiaste par rapport à ce que la correspondance avec toi mettait en mouvement, puis on est parti un week-end à Madrid avec Florian et Anka pour voir les expositions de Bruce Conner, Mario Pedrosa et Strzeminski/ Kobro qu’il y avait en même temps au Reina Sofia (!). À mon retour, j’étais prise dans tout un tas d’autres histoires et je n’ai pas réussi à me replonger dans notre échange avant aujourd’hui.

A propos de ta lettre du 5 mai. Entre nous, c'est délicat pour moi que la phrase « Moi j'ai besoin de Kiepja pour vivre » soit publiée.
Le texte de la performance n’a pas vocation à être lu, mais à être entendu. Si tu avais cité n’importe quel autre passage de mon texte je ne t’aurais peut-être pas dit ça, de fait ça ne me dérange pas que le reste de la citation soit publié. C’est curieux que tu aies extrait précisément cette phrase que je n’envisage pas de voir écrite.

Quand se finit ta rubrique dans N/Z ?

Je t’embrasse fort,

Violette

 

 

Kiepja Arles.jpg

5. Violette Astier, KIEPJA, 2016-2017. Théâtre d’Arles, le 6 juillet 2017, dans le cadre de l’atelier des rencontres d’Arles « Loin d’où ?» variations sur le territoire, coordonnés par Nathalie Lacroixet Bernard Comment, sur une invitation d’Élia Pijollet et Jean-François Chevrier.

On dit que Kiepja chantait tout le temps, même dans son sommeil. On ne connaît pas sa date de naissance, mais on sait qu’en Terre de Feu, elle est morte de froid. Kiepja était la dernière survivante Selk’nam à avoir une connaissance vécue du mysticisme des siens. L’anthropologue Anne Chapman l’a rencontrée en 1964. Dès lors, et jusqu’à l’année de sa mort (1966), elles se sont vues régulièrement pour enregistrer les chants ancestraux que Kiepja avait gardés en mémoire. Pour les anthropologues, Kiepja n’est pas une source pure. Elle aurait, disent-ils, inventé une partie de ses chants. Aujourd’hui, je convoque la bave. Celle dont elle imbibait les tiges de son panier, celle, « anthropophagique », avec laquelle Lygia Clark entourait ses proies. Je raconterai trois histoires, cette narration sera entrecoupée par la diffusion de ses chants.

 

 

16 juin 2017 à 23:52

Ma chère Violette,

tu as, je crois, tout à fait raison : pourquoi ne pas mélanger un peu ce que nous prenions soin de dissocier jusqu'à présent. Cette dernière lettre que tu m'écris par exemple, je trouverai ça bien qu'elle rejoigne les autres, peut être pas intégralement en effet, mais du moins quelques morceaux. Et puis même si ce n'est pas le but visé, et comme tu le sais déjà, la sincérité est quelque chose qui ne me laisse pas indifférent!

Tu sais, c'est drôle ce que tu me dis à propos de cette phrase que j'ai extraite du texte de ta performance ; je crois que je me suis arrêté sur celle-là justement pour cette raison ; parce que j'ai eu plus de mal à la lire. En fait, je pense être parti d'une impulsion semblable à ton envie d'inclure nos apartés, c'est-à-dire que je ne pensais pas en t'écrivant à ces choses "à publier", mais à celles sur lesquelles j'avais simplement envie de t'interroger pour satisfaire ma curiosité. Je crois que c'est ce caractère plus personnel qui explique l'absence de tout commentaire, de tout lien logique entre ma citation et le reste de la lettre. Si cela te va mieux comme ça, je la publierai en omettant cette phrase. Quoi qu'il en soit, je suis aussi très enthousiaste quand à nos échanges, à ce qu'ils génèrent et à ce qu'ils mettent en jeu.

Pour répondre à ta question, la rubrique devrait se terminer début septembre normalement. Je ne suis pas en avance, mais à vrai dire ça semble être le cas de tous les chefs de rubrique, alors je ne m'en fais pas trop ; plusieurs choses seront publiées d'un coup quand je reviendrais de Marseille, début juillet. D'ailleurs je ne sais pas si je t'en avais parlé — je pars là-bas pour quelques jours afin d'installer une pièce avec NZ justement, dans le centre de doc du Frac Paca.

Alors je t'écrirais au plus tard à ce moment là, en attendant je t'embrasse fort,

Raph alias Raphaël

 

 

6. Violette Astier, quarante minutes (la demeure de Lune est rectangulaire), 18 mars 2016, Laboratoire d’Anthropologie Sociale, Paris. Photographies de Florian Fouché.

Dans l’ancien bureau de Lévi-Strauss, actuellement occupé par des post-doctorants, la secrétaire m’a donné 40 minutes pour “photographier” le panier de Kiepja. Il se trouvait dans une petite vitrine avec d’autres objets ayant appartenu à l’anthropologue, ceux dont la famille n’avait pas voulu. J’ai apporté pour l’occasion une réplique confidentielle de Monument à toutes les situations (Bicho de Lygia Clark, 1964).

 

 

Paris, le 6 juin 2017

Cher Raphaël,

Je me rends compte que j’ai fait une erreur dans ma lettre du 14 avril. Apollinaire n'a pas écrit lettre-océan « quelque part sur l'Atlantique », mais l'a dédiée à son frère Alberto exilé au Mexique ! Comme ça désignait vraiment un type de lettre que les paquebots se passaient entre eux par télégraphie - on les appelait aussi les « ship-to-ship letters » - je l'imaginais en train d'écrire sa « lettre », dans la cabine d'un grand bateau pendant une traversée transatlantique ! D'ailleurs, c'est plutôt un « idéogramme lyrique » qu'un calligramme, car c'est ainsi qu'Apollinaire qualifie lettre-océan dans un texte qu'il signe du nom d’un soi-disant-journaliste-qui-a-vraiment-existé, Gabriel Arbouin. C’est un voyageur et pas un journaliste qui a remis les choses à leur place :

« La lettre-océan n’est pas un nouveau genre poétique C’est un message pratique à tarif régressif et bien meilleur marché qu’un radio » (Blaise Cendrars)

Tu as raison, le rapport entre la « machine à écrire » et KIEPJA se fait absolument par le son et la voix. Merci, grâce à toi je le vois. lygia finge rs était aussi une partition pour interprétation polyphonique, et j'entends comme toi dans dedat illa(grypho) « le cliquetis rythmique des touches d'un clavier alphabétique ». Je suis très amusée par le rêve que tu me racontes avec ton grand-père qui accompagne ton chant en tapant à la machine. Je ne peux pas m’empêcher de l’associer à l’œuvre où un de tes poèmes dactylographiés sur plâtre est entrecoupé par des phrases très dures extraites d’une lettre où ton grand-père t’invites à faire quelque chose de concret dans la vie. Ses phrases rythment, donnent la mesure à ce poème que tu as mis en morceaux et gravé à l’intérieur de petites surfaces aux contours nuageux. Je ne me rappelle plus du nom que tu as donné à cette pièce.

Il y aurait certainement beaucoup à dire des relations entre le hasard et « ceux qui font coïncider », c’est quelque chose que je n’ai pas pensé pour le moment, peut-être par superstition. André du Colombier - que j’ai évoqué parce qu’il a les mêmes initiales qu’Augusto de Campos - parlait beaucoup de Carl André, comme lui il signait @. Du Colombier écrivait où collait des lettres sur de grandes feuilles colorées, et cela souvent au sol. Lorsqu’il allait chez ses amis ou collectionneurs, c’est aussi au sol qu’il présentait ses feuilles, où on pouvait lire par exemple : « le lieu aurait pu être un filet », où encore « A-A-RA- ARARA ». François Guinochet, un de ses amis, raconte qu’il disait parfois en disposant les feuilles par terre : « je n’ai pas travaillé à la SNCF moi ! ». Carl Andre, lui, avait travaillé comme manoeuvre pour le Pennsylvania Railroad.

Pour en revenir à Kiepja, aux poches retournées et au vide-plein, dans l’une des histoires que je racontais à son sujet, il était question d’une veste avec de nombreuses poches. En ce moment je suis en train de faire cette veste. Elle a douze poches, toutes le long de la colonne vertébrale comme dans mon récit. Il y aura dans la veste autant de vide qu’il faut de cuir pour faire les poches. Il est vrai que la face extérieure d’une poche rappelle souvent les lèvres de Maïakovski.

Je t’embrasse,

Violette