71 CARRES NOIRS

Fragment 45

Ciel noir-doré balisé d’étoiles vers l'ouest. On évacue.

Les Grandes Filles cherchent une porte. Il n'y a plus de porte, le paysage est transformé. Les troncs glissent dans la boue, des ombres gesticulent dans la nuit, donnent des ordres aux torches qui s'avancent. Les Garçons. Il n'y a plus de garçons.

Pourtant c'étaient des murs armés à la plastique formidable, coulés des nuits de mars, comme on remplit une bouteille. Adossés à la falaise, ils avaient vocation à protéger du feu. On avait dressé ces murs dans la pente, à la perpendiculaire des failles, en souvenir de flammes anciennes, montées trop vite. On avait plaqué des limites à ce qui rentre, à ce qui sort, des barrières à la vue, pour cerner une zone froide et sans fissure, un partage d'eaux saines, protégeant les enfants des intrusions possibles. Et les intrus des enfants impossibles. On avait tracé, longtemps, plusieurs décennies avant, des lignes dans la terre, planté des panneaux de silence, interdit l'accès à ceux qui vont sans tache, ceux qui respirent. Ceux-là seuls pouvaient circuler librement, comme des microbes au fond du paysage, ou des regards derrière une vitre qu'on remonte.

S'ils lâchent, tout s'effondre. Ils lâchent et tout s'effondre.

Mais les Garçons, dans ces murs ténébreux voyaient des frères capables d'annuler le froid et se collaient à eux, sans plainte. Le béton seul soutenait leur recul, quand entraient dans leur cellule, des femmes mouchoir sur le nez. Ce sont ces murs qu'on commence à extraire de la boue, sans couleur, saturés d'eau, ces murs qui s'effritent sous les pelles. On voudrait les soulever, voir ce qu'ils cachent. Mais vu leur fragilité, les hommes se demandent si c'est bien raisonné que de les redresser mouillés, ou s'il ne vaut pas mieux attendre l'aube sèche.

Dans le demi-sommeil qui regagne la combe, la terre sent le caramel et la rosée.

 

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