71 CARRES NOIRS

Fragment 68

C'est une immense fatigue.

Ils sont là, sous la terre. Leurs petites têtes comme des faons écrasés, tournées vers le Nord. On les entend encore jouer nus dans des baignoires, rire trop fort. Le soleil les excite. On retrouvera leurs corps aux dernières heures du jour, roulés en boule, sous le sable des dunes. On trouvera sur eux des éclats de fluorite, des portraits. La terre aura gravé sur leur torse la forme du printemps.

On verra des camions slalomer entre les pins, déverser des flambeaux noirs. On tirera des coffres sur la neige, on les ouvrira l'un après l'autre. Autour du garde-barrage, les flambeaux réunis tresseront dans la montagne une couronne neuve, qui de l'aval à la fente, remontera en longue curée froide. En curée de chiens et de trompettes. Elles sont à l'eau les pauvres bêtes. Elles sont à l'eau. Elles ont connu la morsure des moraines, leur pression de feu, elles ont mis le pied sur un pont de glace et leur cri petit s'est suspendu dans les airs. On les ramènera aux pliures des séracs, on viendra baiser la crevasse mère, son odeur de sang. Les moustaches auront blanchi.

Elles sont à l'eau les pauvres bêtes. C'est là leur tombeau.

On croira aux forces qui renaissent, même s'il n'y a plus de surface. On ne verra plus que des fleurs. Tout aura glissé au plus profond du ciel, dans la poche, où le cri a fondu, où le battement premier, contracté de froideur, s'est rompu, où l'immense faim et toutes les misères de ventre ont pris fin. On aura le cœur gros.

Postés sur l'arête, de jeunes chasseurs tirent sur les moraines et des plaques en silence se décrochent.

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