71 CARRES NOIRS

Fragment 2

Et d'un coup, ça lâche, dans la nuit, la plaque. Au sommet de la montagne, l'immense couvercle de glace, par le centre se jette sur la poche coincée entre les schistes et le ciel. Dans un craquement de foudre, les lames s'effondrent et le lac suspendu gonfle et se déforme en jet, en vilaine langue tirée hors de bouche froide. Les flots, en s'écartant, brisent les cercles entre lesquels ils avaient si longtemps tourné. C'est la première déchirure.

La forêt fait son bruit de chaudière.

Alors l'eau déborde la poche, la falaise, saute dans la pente, faisant bouillonner la neige, la terre et les formes petites qui secrètent le sol. Elle cherche entre les sapins, les rochers et les failles, un réceptacle ou un obstacle. Sur la pente, rien ne tient, les sapins glissent comme des filles prises par les pieds. L'eau retourne les racines et les acides, les sels, giclent dans l'air noir. Elle draine les rochers dans des couloirs trompeurs comme le creux avant l'épaule, jusqu'en bas, jusqu'aux tapis de busseroles et de myrtilles, où s'ouvrent, sombres, les lèvres de la falaise. C'est la seconde déchirure.

Alors, sous l'impact, la terre se cambre et gicle en rafale. Et le béton, désarmé soudain, se livre.

*

Après, plus rien, c'est terminé. La combe s'élance liquide et sa coulure de sel, dans la montagne, grave une forme de naufrage. Derrière la brume, les étoiles reviennent, lavées. Elle tissent entre elles des liens à la manière de soeurs. La nuit reprend, plus vaste, et le silence d'alors est sans partage : plus de fissure ni de bonde, quelque part sur un toit une neige craque, mais on n'entend plus le râle des chaudières, ni les stores cassés.

Au sommet, une bête passe au bord du gouffre, bousculant des paquets de neige. La fente s'apaise. On pourrait croire qu'elle se referme. C'est une nuit de tourmaline, une nuit de fer, qui pour l'heure garde, brassées dans ses strates, les promesses non tenues.

retour à la stèle