Arachné

Arachné excelle dans l'art du tissage. Intriguée par sa réputation, la déesse Athéna lui rend visite afin de l'observer à l'œuvre. Arachné, ne l'ayant pas reconnue, prétend devant celle-ci qu'elle est la meilleure tisseuse au monde, meilleure qu'Athéna elle-même. La provocation de la jeune fille rend la déesse folle de rage. Un défi est lancé afin de les départager : chacune tissera une tapisserie, illustrant le sujet de son choix. Athéna célèbre la majesté des douze dieux de l'Olympe tandis qu'Arachné préfère illustrer Zeus en compagnie de ses nombreuses amantes. La finesse des deux tissages est égale, ils ne peuvent être comparés ni en beauté ni en technicité. Mais les Dieux gagnent toujours les parties auxquelles ils prennent part et leurs rivaux croulent sous une défaite assurée. Après avoir détruit le travail d'Arachné, Athéna est déclarée victorieuse de ce duel inégal. Ce qui a été restera comme tel. Désespérée, ou vexée selon les versions de retranscription du mythe, Arachné se pend à la branche d'un arbre. Dans un élan d'ironie et de sarcasme, la déesse lui offre une seconde vie, métamorphosée en araignée, pour qu'elle puisse ne jamais cesser de pratiquer l'art du tissage : « Vis, lui dit-elle, malheureuse ! Vis ! Mais néanmoins sois toujours suspendue. N'espère pas que ton sort puisse changer. Tu transmettras d'âge en âge ton châtiment à la postérité ».

Force est de constater que la mythologie gréco-romaine crée un monde où la rébellion est toujours peine perdue, du simple fait des rapports de pouvoirs et de dominations qui règnent entre les protagonistes – mortels, semi-dieux ou immortels. Ce qu'on est, in fine le milieu d'où l'on vient, assure une hiérarchie pyramidale entre les êtres. On croit qu'on habite la même terre, épris des mêmes espoirs et de perversités semblables, mais non. Il y a bien plusieurs mondes dans celui où nous respirons le même air. Les hommes ne manquent pourtant pas d'intelligence : machines et stratégies complexes, organisation collectives et croyances exacerbées.

Si la révolte s'achève pour Arachné par une défaite qui porte les couleurs de la censure, l'objet de cette révolte m'interpelle. L'ouvrage est fait de lignes qui se rencontrent, se croisent et se nouent pour former la trame d'une image, la représentation de quelque chose. Le tissage est une surface qui se développe en réseau. Sa réalisation s'exécute avec le temps dont il a besoin, aussi incompressible qu'immensurable. Je ne peux m'empêcher de voir des vraisemblances entre les gestes d'Arachné penchée sur son métier à tisser, et mes mains s'agitant au-dessus du clavier de mon ordinateur à l'écriture de ce texte. Depuis des jours, j'écris, je ré-articule les mots entre eux, je coupe là où la lecture est illisible ; je lis des documents sur le web et passe en revue des images susceptibles de m'inspirer et de m'enseigner ce qui manque à l'intuition première de ce texte, je fais des recherches sur différents domaines, en différents systèmes de pensées, je demande conseils à mes contacts, je regroupe et recoupe les informations. Internet livre tout : il crée du lien entre les savoirs et les individus, révèle les choses oubliées, diffuse les informations et donne la parole à qui ne demande qu'à la prendre. Je surfe sur le net, c'est-à-dire que j'étends la toile de mon écriture grâce à l'exploration d'une toile virtuelle.

« Tisser » vient du latin texere, « tramer, enlacer », utilisé non seulement pour désigner la toile mais aussi tout ouvrage dont les matériaux s'entrecroisent, le terme s'appliquait également aux choses de l'esprit, (l'enchainement d'un récit, le texte). La parole se tisse différemment de la pensée, qui se tresse tout autrement que l'écriture, celui-là même se construisant de différentes manières selon le geste qui l'exécute. À ce panel de nœuds et de fils tendus de la communication s'ajoute depuis les années quatre-vingt dix un autre système relationnel, tout aussi collectif, étendu, spontané, quotidien : l'internet. Lui-même langage et système d’écriture, le web participe grandement à l'évolution de nos langues, langages, et de leurs usages. Si les réseaux sociaux nous apprennent à lire vite et à écrire court, œuvrant ainsi à une société de l’efficacité et de la parole instantanée, le web participe au développement d'autres formes de relations : l'organisation d'individus autour de mythes et de croyances renforcées.

J'ai un jour entendu quelqu'un dire : « internet c'est mon père et c'est ma mère ». Cet utilisateur voulait dire que les écrans l'éduquaient : le transformait sur le long terme, intimement et socialement. Internet construit nos esprits, non seulement nos intelligences personnelles et collectives, mais aussi nos désirs, nos convictions, nos engagements profonds. Pour un peu que l'on se sente étouffé par le contexte dans lequel nous vivons, naviguer dans ce paysage labyrinthique peut procurer le souffle d'air dont le corps a besoin pour se sentir investi de nouveau – d'une mission, d'une légitimité, d'une force. On avance sur un territoire avec lequel on est connecté – un territoire sans fin ni frontières apparentes[1], en perpétuelle transformation. Internet donne accès à de plus en plus d'êtres et de choses, à la condition de savoir comment et où chercher. Les portes qu'on ouvre et les ponts qu'on traverse d'une page à l'autre du web nous poussent vers le changement de soi ; on se sent faire partie d'un tout, d'une communauté prête à prendre la parole, pourquoi pas renverser l'ordre établi. Internet pousse à l'action avec autant d'efficacité qu'une bonne conversation... L'écran, dont la luminescence nous aveugle si fortement lorsque nous allumons la machine, crée aujourd'hui le basculement dont l'homme a besoin pour s'autoriser à s'exprimer, à prendre position dans la sphère publique. Nous pouvons nous exprimer avec des mots ou des images, mais cela peut aussi prendre la forme de communications silencieuses, de signes, de gestes simples. Ce moment de basculement, où l'on se sent fort, prêt, où l'on a percé à jour nos croyances, investi pour les défendre, état mental proche de la naissance d'un sentiment amoureux où plus rien n'a d'importance sauf l'objet de notre désir, cette impulsion-là s'éprouve souvent les mains agitées sur un clavier. Si aujourd'hui les guerres opèrent aussi bien dans les rues que sur le web, le territoire de la résistance, lui, est certainement celui d'internet.

Le World Wide Web (toile d’araignée mondiale) n'est pas – et peut-être n'a jamais été – le miroir de notre monde : il y est coextensif, l'un étant confondu à l'intérieur de l'autre, si bien que ce qui est virtuel devient souvent très concret, et ce qui est palpable devient abstrait et évanescent. Les actions de nos résistances virtuellement trouvent leur place dans le monde palpable, des mortels.

Marianne Mispelaëre, janvier 2018

 

[1]          Les frontières virtuelles existent ; la Chine, l’Iran, la Syrie ou l’Ouzbékistan sont les pays les plus répressifs au monde en matière de liberté de l’information sur le Web. D'après Reporters Sans Frontières, « les 15 ennemis de l'Internet sont les pays les plus répressifs de la liberté d'expression en ligne : ils censurent les sites d'information indépendants et les publications d'opposition, surveillent le Net pour faire taire les voix dissidentes, harcèlent, intimident et parfois emprisonnent les internautes et les bloggers qui s'écartent de la ligne officielle. » (source : Reporters sans frontières)

            À consulter : https://rsf.org/fr/collateral-freedom

            À lire : https://gallery.mailchimp.com/5cb8824c726d51483ba41891e/files/def269b8-b65c-4a14-951e-27ab5397f423/Rapport_RSF_Cyberse_curite_.pdf

            À écouter : https://www.franceculture.fr/politique/repression-dinternet-la-carte-des-coupures-politiques

 

 


Silent Slogan, Marianne Mispelaëre, 2016 - en cours